Le won coréen lance le trading 24h/24 : percée financière et test de liquidit é sous la pression du taux de change
La Corée du Sud fait un pas clé vers la libéralisation du taux de change, mais le timing reste délicat.
À partir du 6 juillet, le won sera officiellement négociable 24h/24, il s’agit du plus grand assouplissement en plusieurs décennies pour le contrôle de la monnaie nationale et de la mesure phare de Séoul pour obtenir une requalification du pays en marché développé par MSCI.
Néanmoins, ce changement historique intervient alors que le won est sous pression, le taux de change ayant atteint son plus bas niveau en dix-sept ans, avec une baisse cumulative de plus de 6 % cette année.

Dans le même temps, la bourse, les exportations et l’excédent du compte courant affichent des performances remarquables, et le décalage entre l’évolution du taux de change et les fondamentaux suscite une attention généralisée.
Séoul a déjà mis en garde à plusieurs reprises contre les opérations spéculatives, les régulateurs ont mené cette année une inspection spécifique des pratiques du marché des principales banques, et ont exhorté les exportateurs à convertir leurs revenus en devises pour stabiliser le taux de change, mais avec peu de succès.
Pour le marché, la négociation 24h/24 se traduira par une réduction des opportunités d’arbitrage, une moindre perturbation du taux de change par le marché offshore des contrats à terme sans livraison (NDF), et une baisse probable du coût de détention du won. Cependant, le risque d’une volatilité accrue à court terme ne doit pas être ignoré.
Tournant historique : de la crise de 1997 à l’ouverture la plus large
Derrière la transformation du marché des changes se cache près de trente ans de relations complexes entre la Corée du Sud et le contrôle de sa monnaie.
Lors de la crise asiatique de 1997, le won a perdu plus de la moitié de sa valeur en seulement deux mois, et la Corée du Sud s’est retrouvée au bord du défaut souverain. Lew Changbeom, ancien trader FX chez Bank of America et JP Morgan, se souvient :
À l’époque, la baisse du won pouvait dépasser 10 % en une journée, parfois même plus de 20 %. Je craignais vraiment que le pays ne s’effondre.
La leçon centrale de cette crise fut : ne jamais manquer de dollars.
Depuis, la Corée a reconstruit ses réserves de devises de façon massive. Durant cette période, les réserves ne suffisaient à couvrir que quatre ou cinq jours d’importations, poussant à un resserrement du contrôle du won : limitation des horaires de trading, obligation de régler les transactions localement, et exigence de passer par des banques désignées.
À ce jour, la Corée possède l’une des plus grandes réserves de devises au monde, assurant une forte capacité d’amortissement du marché.
Actuellement, la durée quotidienne de trading du won est de 17 heures ; le marché est fermé de 2h à 9h, heure de Séoul.
Cette interruption coïncide précisément avec les horaires US, forçant les investisseurs internationaux à gérer le risque de change par le biais du NDF lors de la détention d’actifs coréens, ce qui alimente nombre de transactions d’arbitrage sur la différence entre les prix locaux et offshore, accentuant la volatilité surveillée par les régulateurs.
Transformation de la structure économique : la Corée devient un exportateur net de capitaux
La logique profonde derrière cette ouverture réside dans une transformation structurelle de l’économie coréenne.
Pendant des décennies, la vigueur des exportations et l’excédent courant soutenaient naturellement le won. Les exportateurs rapatriaient les devises et les investisseurs étrangers achetaient en continu des actifs coréens, entretenant une boucle vertueuse. Ce mécanisme s’affaiblit aujourd’hui.
Sur les quatre premiers mois de l’année, la Corée a dégagé un excédent courant de 102,7 milliards de dollars, mais une grande partie de la liquidité n’est pas revenue sur le marché domestique : les investissements directs à l’étranger et les achats de titres étrangers par les résidents représentent plus de 60 milliards de dollars de flux sortants, tandis que les investisseurs étrangers ont vendu pour environ 43,6 milliards de dollars d’actions coréennes.
En d’autres termes, la Corée affiche de plus en plus le profil d’un exportateur net de capitaux : les dollars gagnés sont désormais investis à l’étranger au lieu de revenir dans le pays.
Le National Pension Service poursuit sa stratégie de diversification internationale, ce qui implique des ventes de won contre des dollars ; les préoccupations liées aux négociations commerciales États-Unis-Corée constituent une pression supplémentaire, Séoul s’étant engagé à investir 350 milliards de dollars aux États-Unis.
Ce changement structurel rend de moins en moins justifiable la limitation des horaires de trading du won. Claire Huang, stratégiste macro senior Asie chez AXA Investment Managers, déclare :
L’extension des horaires de trading est essentielle pour renforcer la présence du won sur les marchés financiers internationaux. Pour rivaliser avec les devises du G10 en termes de facilité de transaction, il faut garantir la liquidité sur la plage horaire élargie.
La "salle de surveillance" de Sejong : le centre névralgique politique face à de nouveaux défis
Au cœur du complexe gouvernemental de Sejong, à deux heures de Séoul, se trouve une salle appelée "the box", centre névralgique de la pression sur le marché des changes coréen.
Selon Bloomberg citant des sources, cette salle interdite d’accès est surveillée en continu par des responsables du Ministère des Finances, qui suivent chaque fluctuation du won et chaque volume de transaction, évaluant en temps réel si une intervention sur le marché est nécessaire.
Pour affronter la transition vers le trading 24h/24 dès le 6 juillet, cette équipe s’est pleinement préparée : amélioration des conditions de restauration, recrutement d’un membre supplémentaire, et même le remplacement possible du lit de camp par un vrai lit.
Mais après le 6 juillet, le travail dans "the box" deviendra nettement plus difficile. La négociation en continu signifie que les autorités ne peuvent plus souffler lors de la fermeture du marché, et les possibilités d’intervention seront soumises à une pression accrue. Seungheon Lee, ancien vice-gouverneur senior de la Banque de Corée, indique :
Les autorités de marché devraient abandonner l’idée d’un contrôle strict, et pour obtenir des résultats significatifs, il faudra éliminer les obstacles institutionnels à la fluidité des transactions.
Préparatifs : expansion des équipes bancaires, investisseurs à la recherche d’opportunités d’arbitrage
Pour se préparer à l’ère du trading 24h/24, les grandes institutions financières accélèrent leur déploiement.
Woori Bank, l’une des plus grandes banques commerciales coréennes, a obtenu une licence au Royaume-Uni fin mai pour soutenir les opérations sur le won en dehors des horaires du marché coréen ; plusieurs grandes banques ont déjà étendu ou sont en train d’étendre leurs équipes de trading FX à Londres et Séoul.
Du côté des investisseurs, les professionnels du marché ont déjà repéré de nouvelles opportunités de trading.
Ed Al-Hussainy, gestionnaire de portefeuille chez Columbia Threadneedle à New York, commente :
De nombreux capitaux vont tenter d’entrer sur ce marché en utilisant des stratégies de portage.
À long terme, les analystes s’accordent à dire que le trading en continu permettra de lisser le taux de change et de réduire les frictions structurelles, mais le risque d’une volatilité accrue à court terme demeure.
Bumki Son, économiste chez Barclays, précise :
Une ouverture de marché accrue peut aller de pair avec une volatilité plus élevée, une réalité que les politiques devraient garder à l’esprit.
Ali Bora Yigitbasioglu, gestionnaire principal chez Pictet Asset Management pour la dette émergente, se montre plus optimiste et estime que la réforme institutionnelle elle-même envoie un signal positif :
Cette transparence démontre que la Corée s’aligne sur les standards internationaux. Même si la performance dépend toujours du cycle d’exportation des semi-conducteurs, la suppression de ces points de friction opérationnels rendra la détention d’actifs coréens structurellement plus attractive.
Le vice-ministre des Finances Moon Jisung qualifie cette réforme de stratégie au delà de la simple régulation. Dans une interview accordée aux médias, il déclare :
Ce n’est pas seulement une réforme réglementaire, mais une infrastructure clé pour faire progresser les marchés de capitaux coréens vers le niveau d’accessibilité et de facilité attendus des marchés développés.
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